retour à la page d'accueil

 

LA REVUE

POINTS ET CONTREPOINTS

ou

QUARANTE ANNÉES D'EXISTENCE

AU SERVICE D'UNE CERTAINE IDÉE

DE LA POÉSIE

(1935-1975)

 

Cest en effet en juin 1935, alors que la poussée dominante du Surréalisme commençait d'éclater et de se dissoudre dans l'air du temps pour devenir cette influence diffuse, confuse et insinuante de ce que l'on pourrait appeler un sous-surréalisme, que deux jeunes hommes, René Hener et Jean Romann, âgés respectivement de 24 et de 27 ans, relevèrent en quelque sorte le gant solennellement jeté de l'intérieur même à la face de l'Occident par la plus systématique entreprise de destruction qui se puisse imaginer à l'encontre de toutes les valeurs séculaires par quoi il avait été donné à l'essentiel de notre civilisation de pouvoir survivre - de façon éminente sur le plan de l'esprit - à tous les bouleversements capables jusque là pourtant de l'emporter, et de demeurer finalement ce qu'elle fut.

Mais... non sans que par ailleurs René Hener et Jean Romann n'affirment en même temps leur volonté de se garder non moins résolument de tout ce qui pourrait n'apparaître d'emblée, par une irréductible usure des mots, que lettre morte, afin de ne se tenir le plus possible que sur cette difficile ligne de crête qui, située à mi-chemin de conceptions poétiques apparemment contradictoires bien que toutes deux également pourtant en leurs extrêmes conséquences si manifestement préjudiciables - par excès ou par défaut - à la profonde réalité de la Poésie même, ne cesse de rechercher son suprême équilibre à l'écart des tentations - par moments, conjuguées - de la facilité et de la nuit.

Et c'est ainsi que René Hener et Jean Romann, armés de leurs seules propres forces mais animés d'un courage et d'une foi que rien ne devait ébranler, - spécialement en ce qui concerne René Hener qui, avec le concours de Jacques Marlet, reprit le flambeau en 1946, après sept années d'interruption, et qui continue de le tenir haut et ferme au-dessus de nos têtes, - sentant leur "patrie" physique et spirituelle profondément menacée et prenant - avec une conscience de la réalité assez extraordinaire pour de jeunes hommes à cette époque - l'absolu contre-pied de l'apparente euphorie politique et du nouvel engouement philosophico-artistico-littéraire du moment, fondèrent la Revue Le Contrepoint, qui devait devenir ensuite Points et Contrepoints, dont le titre était à lui seul déjà tout un programme et dont le premier numéro contenait un liminaire qui proclamait, entre autres choses, ce qui suit :

 

"Certains penseront qu'à une époque où les revues sont si nombreuses, il ne s'imposerait pas d'en présenter une nouvelle. Nous avons longtemps pensé ainsi : mais nous avons aussi pensé que nous n'avions pas le droit de laisser, sans agir, les jours s'écouler, à un moment où notre civilisation est en danger.

Il nous parut donc nécessaire d'appuyer de toutes nos forces les idées que nous estimons capables d'assurer le salut.

Ces idées, substance de vie, ont déjà les défenseurs que leur élévation leur mérite. Tout jeunes hommes, nous leur apporterons cependant notre témoignage.

L'homme de lettres, qui est aussi un citoyen, ,'a pas le droit de s'isoler dans sa tour d'ivoire, au moment où la cité risque de disparaître. Il ne s'agit pas de politique, si l'on entend par là, le mot de querelle. Il s'agit de vivre et pour être assuré de la vie, il faut que le bien commun soit géré avec amour et intelligence...

 ***

Nous estimons comme sacrée la terre matérielle et spirituelle de la Patrie. Pour un homme bien né, la Patrie ne se discute pas.

Nous nous reconnaissons comme des héritiers de la culture hélléno-latine. Pour l'oeuvre de perfection qui est le but de l'homme, nous ne reconnaissons que les règles harmonieuses de la sagesse antique, auxquelles la Rome chrétienne ajouta son complément métaphysique.

Nous voulons aider à voir clair dans le domaine de la pensée.

***

Nous voulons aussi dire notre mot sur les lettres françaises. Là encore le travail ne manque point.

Le premier devoir d'homme de plume est de propager ce qui est beau, ce qui est bien, ce qui est vrai. Combien s'en soucieent ? Le besoin d'encaisser des droits d'auteur est devenu un prétexte trop commode au mensonge et à la saleté ! Nous savons la diversité des intelligences, mais pourtant avec l'esprit le plus large, de combien d'ouvrages, remplis de sophismes habiles, ou d'esthétiques de goujats, ne pourrions-nous pas dire qu'il vaudrait mieux qu'ils n'eussent point été écrits.

***

Nous voulons encore parler de la poésie française. La poésie est le langage le plus harmonieux qu'il ait été donné à l'homme de composer. Et certains, orgueilleux ignorants, prétendent au titre de poète qui n'ont rien écrit que des lieux-communs invertébrés d'une sensiblerie ridicule, ou des exercices de lexique, où règne le mot extraordinaire.

*** L'indépendance dont nous jouissons est un bien sacré. Nous n'appartenons à aucune chapelle, à aucune coterie. Nous avons fait partie de quelques-unes. Nous les avons quittées lassées. ce sont des lieux de politesse, mais point de travail véritable. Le vrai travail se fait dans l'étude et la méditation.

Sauvegarder notre civilisation, montrer la permanence et la qualité des valeurs françaises dans les domaines du beau, du bien et du vrai, c'est là tout le but de cette revue, nourrie de tant d'efforts."

 

Sur le plan même de la Poésie qui est le nôtre et celui sur lequel la Revue Points et Contrepoints n'a cessé rapidement et exclusivement depuis de longues années déjà de se placer, - contrairement à ce qu fut l'attitude des auteurs d'un certain Manifeste surréaliste auquel nous pensons et qui prétendirent, de leur côté, ouvertement utiliser la littérature à des fins redoutablement politiques, - René hener et Jean Romann s'élevèrent avec vigueur contre l'envahissement d'une désarticulation forcenée du langage qui, par le moyen d'une recherche constante de l'insolite pour lui-même et la mise en oeuvre d'une exploitation systématique et quasi-automatique des seules zones d'ombre de l'être, ne pouvait à leurs yeux mener par la désintégration de toute pensée qu'à une désintégration accélérée de cet être même. Et, refusant comme conséquence l'accumulation plus ou moins gratuite des images autant que la confusion - soigneusement entretenue - du sens commun des mots, ils proclamèrent hautement la permanence des vertus d'une forme d'art qui nous avait déjà donné dans le passé tant de preuves éclatantes de ses possibilités indéfinies de renouvellement et dont l'exigence secrète - tout entière inscrite au plus profond du rythme du sang dans les artères comme du mouvement des astres dans le ciel - se révèle toujours si merveilleusement créatrice d'oeuvres capables d'atteindre à quelques-unes des plus hautes significations humaines du langage par la primauté constante, irremplaçable et solennelle du chant.

C'est ce combat, - car, pour ces deux jeunes hommes d'alors, cette aventure en fut un, comme ce l'est encore pour René Hener aujourd'hui, - dont la naissance pourtant ne pouvait manquer d'apparaître à un quelconque observateur du moment comme une entreprise sans lendemain, qui a cette année quarante ans.

On pourrait s'interroger sur les raisons profondes d'une longévité exceptionnelle pour une Revue de cette sorte si l'on ne savait que la survie de cette dernière est l'oeuvre, avec le concours précieux, fraternel et sûr de quelques-uns, de la seule volonté d'un homme : René Hener, aux yeux duquel le combat dont nous venons de parler revêt quelque chose de sacré, et qui l'a mené et qui le mène encore, contre vents et marées, dans la permanence d'une rigueur de fond et de forme qui force le respect.

Quant au bilan d'une activité à laquelle la "Grande Presse" - toute tournée qu'elle est depuis longtemps déjà vers d'autres "dieux" - n'a pas cru souvent devoir faire écho, il est néanmoins suffisamment éloquent sinon même impressionnant, compte tenu des moyens matériels dérisoires mis en oeuvre dans un univers littéraire devenu peu à peu relativement hostile à sa propre orientation, pour qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment. Qu'on en juge.

***

Ainsi donc, Points et Contrepoints, Revue trimestrielle dirigée par René Hener, assisté efficacement en cela comme co-Directeur par Jacques Marlet et comme Rédacteur en Chef par Jean Loisy, en est à publier, en ce troisième trimestre 1975, son cent seizième numéro, chiffre auquel il convient d'ajouter les vingt-six numéros parus avant la guerre 1939-1945, période pendant laquelle la Revue avait cessé d'exister.

Avec l'"Editorial" - toujours mesuré, subtil et fin, plein de vues justes et de bon sens, en même temps que souvent, par cela même, singulièrement éclairantes- sur la Poésie, de Jean Loisy ; l'"Image d'un poète", pertinente, vive et comme voilée de rêve, d'Elisabeth Borione; la Chronique poétique", acérée ou chaleureuse, mais toujours vraie, d'André Blanchard, comme les "Critiques" savantes de Jean-Baptiste Morvan ou celles souples et déliées de Roger Joseph et de Jean Pourtal de Ladevèze; ses "Echos poétiques" parfois piquants, d'autres fois tendres, mais toujours parfaitement renseignés; et ses nombreux "Poèmes" enfin - comme le coeur même et palpitant de la Revue -, dont on comprendra qu'ils ne puissent être tous des chefs-d'oeuvre, mais dont il en est toujours de remarquables, voire même d'excellents; chaque numéro de Points et Contrepoints se présente sous la forme d'un tout, à la fois homogène et varié, qui trouve dans l'esprit qui l'anime sa particulière unité.

S'il ne peut être question d'énumérer ici tous les Poètes qui ont collaboré d'une manière ou d'une autre à la Revue Points et Contrepoints, nous ne pouvons cependant pas ne pas signaler, pour ne parler que des disparus, les plus marquants d'entre eux :

Jean Cocteau, Charles Maurras et Paul Valéry, de l'Académie française; Francis Carco, de l'Académie Goncourt; François-Paul Alibert, Nicolas Beauduin, Pierre Camo, Louis Emié, Paul Fort, Henry-Jacques, Tristan Klingsor, Patrice de La Tour du Pin, André Mary, Fernand Mazade, Vincent Muselli, Marie Noël, Jean-Victor Pellerin, Louisa Pauli,, Noël Ruet, Jean Soulairol, Jules Supervielle, Teilhard de Chardin et Léon Vérane.

Nous ne pouvons non plus manquer de mentionner la présence, dans chaque numéro et en dehors des chroniques habituelles de la Revue, d'articles de haute tenue, généralement de fond, sur les thèmes poétiques les plus divers, qui contribuent à l'enrichir grandement et qui portèrent jusqu'à ce jour des signatures comme celles de : Emile Fenriot, Marcel Achard et Robert Kemp, de l'Académie française ; Gabriel Marcel, de l'Institut ; Henri Clouard, André Dhôtel, Augustin Jeanneau, Yves Gérard Le Dantec, Frédéric Lefèvre, Lionello Fiumi, Xavier de Magallon, André Thérive, Gonzague Truc, Hector Talvart, Michel Vivier et Henry de Waroquier.

Ces livraisons trimestrielles se trouvent encore rehaussées par la publication de Numéros spéciaux dits d'"Hommages", totalement ou partiellement consacrés chacun à un Poète - renommé, connu ou méconnu, sinon même injustement oublié -, dans le seul but de tenter dès maintenant de dégager, par la soudaine convergence sur sa vie et sur son oeuvre de tout un ensemble de témoignanges, de critiques et de souvenirs qu'illustre - accompagné, pour certains d'entre eux, de photographies - un significatif choix de ses Poèmes, quelques-uns des traits essentiels de ce visage en lequel déjà "l'éternité le change" et qui est appelé à devenir peu à peu dans le temps si profondément le sien. Ainsi en fut-il pour : Jean Cocteau, Henry Dérieux, Fagus, Charles Guérin, Charles Maurras, Fernand Mazade, Vincent Muselli, Marie Noël, Jean-Victor Pellerin, Sully-André Peyre, Jean-Claude Renard, Noël Ruet et Léon Vérane, en des Numéros auxquels participèrent de nombreux écrivains dont : Pierre Benoit, Henry Bordeaux, André Chamson, Henry de Montherlant, Paul Morand, Jules Romains et Georges Duhamel, de l'Académie française ; Marie Gevers et Thomas Braun, de l'Académie Royale de Belgique ; Henri Gouhier, de l'Institut ; Henriette Charasson, Jean Anouilh, Gustave Thibon, Georges Simenon, Henri Agel, André Beucler, Louis Brauquier, Paul Fort, Raymond Escholier, André Thérive, Charles Vildrac, Jean Texcier, Daniel-Rops, Xavier Tillette.

Trois autres Numéros spéciaux furent publiés par la Revue Points et Contrepoints : le premier, à l'occasion du "Vingt-cinquième Anniversaire" de sa naissance et dans lequel un certain nombre de Poètes et d'écrivains apportaient au fondateur René Hener et à sa Revue le témoignage chaleureux d'une fraternité à la fois lucide et reconnaissante d'avoir été ce qu'ils furent et d'être demeurés ce qu'ils sont ; le second, pour le "Trentième Anniversaire" de cette même naissance, et qui rassemblait, sous le titre "Enquête sur la Poèsie", les réponses - particulièrement éclairantes, elles aussi, en leur diversité - d'une quarantaine de Poètes et de Critiques à quelques questions types préalablement posées à chacun d'eux par la Revue et touchant à l'importance, à la nature, à l'audience et à la diffusion de la Poésie dans le monde d'aujourd'hui ; le troisième enfin, intitulé "Le Surréalisme contestataire et contesté", à l'occasion du "Cinquantième Anniversaire" de la "Déclaration du 25 janvier 1925" de ce Mouvement, et dans lequel des articles forts et denses s'efforcèrent de cerner de l'intérieur la singularité dynamique et le tourment d'une entreprise dont Jean Biès a remarquablement su dire qu'il n'en était pas d'autre "qui ait suscité autant de promesses pour en tenir si peu", ajoutant, d'une phrase qui aurait pu lui servir parfaitement aussi de conclusion : " Ce qui a le plus manqué aux Surréalistes n'est pas le talent : ils en avaient autant que d'autres, même s'ils l'ont dilapidé ; - c'est d'avoir oublié, avec toute l'époque, de s'ouvrir au silence mental, à la force lumineuse d'une conscience plus haute, seule capable d'équilibrer les éléments qu'ils avaient déchaînés; c'est d'être restés insensibles aux frémissements du Transcendant."

Parallèlement à la Revue, une Maison d'Edition fut créée, toujours sous le signe de Points et Contrepoints, qui fit paraître, au cours de plusieurs dizaines d'années, de multiples livres de Poèmes, dont beaucoup de qualité et certains même de haute qualité, et dont les tendances lyriques personnelles des auteurs nous menèrent des beautés d'une recherche de langage à caractère quasi "médiumnique" comme celle de Métamorphose du Monde de Jean-Claude Renard à cette fermeté rigoureuse d'une poésie pleine de feux éclatants comme celle de Vincent Muselli, dont les Editions Points et Contrepoints précisément publièrent un magnifique volume des Oeuvres complètes.

D'autre part, des Etudes pénétrantes et suivies pour chacune des deux dernières d'entre elles d'un Florilège poétique de l'auteur traité, y furent consacrées, sous forme d'ouvrages séparés, à Jean-Claude Renard par Juliette Decreus, à Charles Maurras par Roger Joseph et à Vincent Muselli par Jean Loisy.

Comme pour couronner le tout, les Editions Points et Contrepoints publièrent, en 1968, une importante Anthologie, la plus complète et la plus représentative sans doute de toute une grande part de la Poésie dite "classique" de naguère et d'aujourd'hui. Réservée cependant de façon délibérée aux Poètes qui collaborèrent en quelque manière à la Revue Points et Contrepoints et portant, pour cette raison, le titre de "Un certain choix de poèmes", elle donnait, par le nombre et la qualité des textes retenus, comme une sorte de "résumé panoramique" de l'essentiel de l'activité qui avait été celle de Points et Contrepoints en ce domaine jusque là. Dans une remarquable "Introduction" à cette Anthologie, Jean Loisy, rappelant quelques-unes des considérations majeures qui devaient toujours guider l'action de Points et Contrepoints, les redéfinissait, fort justement, en ces termes : "Tout créateur construit, et se construit, conscient de tout le passé de son art et curieux de tous les possibles. Il trouve des incitations dans le passé le plus ancien, qui ne cesse de vivre, tout en respirant son époque et humant les souffles de l'avenir." Et encore : "Si les Poètes de Points et Contrepoints croient que la poétique traditionnelle n'est pas épuisée - avec ses successives adaptations - et que, bien aucontraire, elle demeure féconde inépuisablement, s'ils ne récusent ni le sens, ni le bon sens, ils ne méconnaissent pas, pour autant, les couleurs de plomb et de soufre de notre temps, ses défis, ses espérances, ses audaces, ses menaces. Pour les exprimer comme pour y résister, ils croient seulement que ce n'est pas du tout par la ruine de toutes les structures que l'on peut y parvenir. Innover n'est pas seulement, n'est pas surtout détruire."

Créé en 1972, un "Prix de Poésie" destiné à des jeunes de moins de vingt-cinq ans et qui consiste en la publication - grâce à la générosité de Monsieur Bertrand Sorlot, Directeur des Editions de la revue Moderne - de l'oeuvre primée, est l'une des plus récentes initiatives prises par Points et Contrepoints. S'il est vrai que le plus grand nombre des envois reçus pour l'attribution de ce Prix est loin de correspondre, en ce temps de désintégration - par "éclatement" - de l'art, à cette exigence de rigueur de forme qui n'est que l'expression même d'une certaine rigueur de l'être en même temps que le fruit d'une certaine ascèse et que ne cesse de défendre en Poésie Points et Contrepoints, il suffit que quelques-uns d'entre euxen portent au fond d'eux-mêmes l'indiscutable marque pour que se trouve justifiée aux regards de Points et Contrepoints la poursuite d'une telle quête et pour qu'il soit permis de croire que - sur ce plan-là du moins - tout peut encore être sauvé.

 

Comme l'écrivait en effet si justement encore Jean Loisy dans son "Introduction" à " Un certain choix de poèmes" : La défense de la lucidité poétique s'associe à la défense de l'Homme menacé non plus par des dieux barbares, mais par lui-même : encore faut-il qu'il croie au meilleur de lui-même." Voilà de nouveau le mot-clef jeté : l'"Homme"". A travers la défense de l'Art, d'un certain Art, il s'agit de la défense de l'Homme, d'un certain Homme ; et c'est en cela que l'on peut dire que quarante années au service d'une certaine idée de l'Homme. Non pas de cet Homme qui se prétend le fils de personne, le débiteur de rien et le père de tout, mais celui-là qui se sait nourri du lait d'une très longue Histoire ; qui sait aussi qu'il n'est de changement qui ne s'appuie sur ce qui ne change pas, ni de déraison sans ce peu de raison capable de la juger comme une déraison ; comme il n'est pas de plus brutale rupture possible au niveau des choses de l'esprit qu'à celui du mouvement du sang dans les artères, sans risque de mort; qui sait qu'il n'est qu'un fragile mais indispensable chaînon entre ce qui fut et ce qui sera, et qui plonge d'autant plus profondément ses racines dans le Temps qu'il aspire à projeter mieux le meilleur de lui-même vers ce qu'il pressent dès maintenant en dehors de lui et en lui d'Eternité. De cet Homme-là, qui croit - consciemment ou non - que le Beau et le Bien comme le Bien et le Vrai ne font qu'UN et auquel il n'est par conséquent pas indifférent que le beau sur terre - en son expression formelle - soit ou ne soit pas. A ceux qui ne cessent aujourd'hui de proclamer - en soignant d'ailleurs en général eux-mêmes alors particulièrement leur forme afin d'être plus sûrement compris - que - "pour que l'art moderne naisse, il faut que l'art de la fiction finisse" (comme s'il pouvait y avoir d'art, fût-il dit "moderne", sans fiction!) et avec lui le mythe de la beauté, Henri Clouard, dans un discours prononcé lors du Banquet du Vingt-Cinquième Anniversaire de Points et Contrepoints, répondait en stigmatisant ce qu'il a appelé "le crime inexpiable" qui "a consisté à renier l'idée de beauté formelle, totalement chassée des chantiers de démolition dont est fait le domaine de la poésie la plus en vogue de nos jours". Car, dit-il : "La beauté est accomplissement." Et, se tournant vers le Surréalisme, il ajoutait que "cette poésie... n'est que vélléité et que tentative avortée". N'est-il pas remarquable en effet de constater que si le Surréalisme existe, en tant que fait historique qu'on ne peut nier - largement favorisé en cela, il est vrai, par l'incontestable avantage moral que procure toujours en cette matière à ses auteurs en notre pays tout ce qui se présente avec un caractère résolument insolite et iconoclastique par rapport à ce qui est -, les oeuvres des Poètes surréalistes n'existent, elles, manifestement que dans la mesure où elles échappent aux données fondamentales même du Surréalisme - comme ce fut le cas pour Aragon, Eluard et Desnos - pour se fondre plus ou moins ouvertement dans la grande lignée poétique française de toujours, - comme s'il n'était alors pour ces Poètes de total épanouissement et de communication possible que dans le respect de cette frémissante et mystérieuse clarté d'un art qui donne à leur démarche enfin tout son sens. Car les mots - tout chargés qu'ils sont de cette sorte de réalité sacrée qui leur vient du fond des âges, qu'ils tiennent de l'accumulation en eux depuis des millénaires de cette immense somme de souffrance, d'espoir et de tendresse humaine qu'ils ont tant de fois exprimée et qui les lie si étroitement au plus intime de notre être - vivent, et on ne les violente pas impunément. Car les mots, comme les êtres vivants, portent en eux, à côté d'une part éclatante de lumière, une redoutable part d'ombre qui correspond à celle qui gît au plus profond de nous-mêmes et avec laquelle on ne joue pas sans risquer d'en délivrer brusquement les ténèbres. On l'a bien vu avec ce qu'il advint de quelques-uns de ceux qui suivirent André Breton. Car l'Homme ne vit véritablement que de lumière : de cette infrangible et haute lumière vers laquelle il ne cesse d'aspirer dans une sorte de nostalgique et de fébrile attente, qui peut et doit lui venir aussi - à travers la forme - par la Poésie et par l'Art et dont la transparence est seule capable de l'introduire réellement au mystère. Car enfin, comme l'écrit admirablement Gustave Thibon : "Rien n'est plus mystérieux que la lumière : on peut toujours éclaircir ce qui est obscur; la transparence seule est impénétrable." - Cette transparence qui pourrait bien être le plus pur visage ici-bas de l'Absolu.

Favoriser tout ce qui s'efforce d'atteindre et d'exprimer - par le choix profond des mots privilégiés accordés à une certaine musique de l'âme - cette part d'invisible et souveraine Beauté qui flotte dans l'Univers et qui palpite au plus secret du coeur de l'homme, tel nous paraît bien avoir été l'essentiel de l'action que n'a cessé de mener depuis quarante années la revue Points et Contrepoints. A ceux auxquels il semblerait que cette action ne pouvait manquer d'être certes, à certains égards, quelque peu marginale en regard de bouleversements spirituels et moraux apparemment irréversibles de ce temps, il conviendrait simplement de répondre qu'il n'est pas de vaine semence au service de la vérité et que c'est la nuit que naissent les étoiles. - Quand les hommes de notre époque en auront assez d'être perpétuellement et de toutes manières choqués jusqu'au plus intime de leur être, ils supplieront de nouveau qu'on les charme.

 

 Voir l'article de Serge Brindeau intitulé "POINTS ET CONTREPOINTS"

............................